Lorsque se présente un cas comme celui de Détroit, la tentation de faire l’impasse n’est pas qu’une simple chimère.
Pourtant, ici, Bertrand Cantat je l’ai toujours défendu. D’abord admirateur de l’artiste puis de l’homme, j’ai appris au fil des évènements à m’en éloigner, sans jamais le condamner à la disparition de mon champ de vision. La faute à trop de questions et de doutes quant à la version officielle de ce qui lui a été reproché. S’il demeurera à jamais un meurtrier, il ne sera jamais à mes yeux uniquement que cela.
Après la tournée Amor Fati qui a pris fin en 2021, l’ex chanteur de Noir Désir a repris ses activités avec le groupe Dé troit qu’il avait formé en 2013. Cependant, la formation auteure d’un premier album intitulé Horizons, a vu son line-up considérablement se modifier. Du combo initial ne demeurent plus que Cantat et Pascal Humbert. Exit Bruno Green, Niko Boyer et Guillaume Perron.
Le troisième acolyte de ce trio est alors Jérémie Garat (guitare, violoncelle).
Le second album de Détroit intitulé L’Angle est paru le 12 décembre dernier. Il est donc l’oeuvre de ces trois membres. Sa réalisation n’a été rendue possible que par le biais de fonds récoltés il y’a deux ans sur les réseaux sociaux via une cagnotte.
Comme sur le premier album, la jaquette est une illustration figurant une plante qu’on devine sauvage.
C’est avec le titre éponyme que L’Angle s’ouvre, un premier extrait paru en janvier dernier qui augurait une fin d‘année pleine d’espoirs pour les fans de Cantat. Un morceau clair-obscur sur lequel la voix mi-parlée et mi-chantée du chanteur se pose sur des lignes mélodiques éthérées. Le flow de l’ancien Noir Désir explore et décrit notre époque, entre espoirs, tristes réalités et pessimisme. Quelque part entre cynisme et poésie, étrange mélange.
« La beauté» confirme cette atmosphère. Très lyrique, le regard de Cantat sur notre monde se fait contemplateur, le tout sur des lignes de guitares menaçantes. Un titre qui aurait très bien pu figurer sur le premier album de Détroit. Beau et glacial.
« Les roseaux soucieux » aborde le phénomène des réseaux sociaux. Roseaux soucieux, roses soucieuses, le maniement du verbe par Cantat dévoile une vision aiguisée et critique de ce monde virtuel. Un titre humaniste et féministe (si si) qui n’est pas sans rappeler les derniers albums de Noir Désir. Le retour de l’harmonica, celui des débuts de Noir Dez, n’y est sans doute pas pour rien. Les cordes de Jérémie Garat magnifient ce titre.
« L’halali » nous plonge dans une atmosphère déchirante et poignante. Cantat y chante une mélancolie désespérée. Âmes sensibles s’abstenir.
Avec « Odilon » (du prénom d’origine germanique signifiant patrimoine) l’ex Noir Désir déroule un texte ironique sur la capacité que certains possèdent à cumuler les richesses. Du Cantat tendance LFI donc.
« Les âmes sauvages » renouent avec l’atmosphère folk/rock du premier album. Sur des guitares et des rythmiques hypnotiques lancinantes, Cantat décrit les difficultés que peuvent rencontrer ces âmes dans un monde stéréotypé. "Les écorchés" version tempo ralenti.
Avec «Je ne savais pas » Cantat retrouve sa plus belle plume de chanteur et de poète maudit. Beau comme du Neil Young et triste comme un jour de novembre.
« Non non non » est le second extrait paru il y a quelques semaines sur la Toile. Sur un riff de guitare répétitf, Cantat, impressionnant, déroule un texte incantatoire dénonçant tout à la fois, le système, les vaniteux et ceux qu’on devine être les « hommes pressés » de notre époque. Du rock contestataire comme on n'en entend presque plus!
« Au royaume des aveugles » est porté par des guitares punk/rock façon Tostaky, Dispensable. Et sûrement la faute de goût du disque.
« Fleur Du Chaos » qu’on imagine adressé à une des anciennes compagnes de Cantat rappelle certains titres intimistes du premier album et de Amor Fati son disque en solo. Il y chante ses déboires sentimentaux avec ces femmes à l’ame écorchée.
« Recueillement » est un poéme de Baudelaire déjà repris par Léo Ferré. Ce titre clot l’album de la même façon que la reprise d’« Avec le temps » cloturait le précédent.
Mélancolique et par instant, désespéré, ce disque de Détroit ne fera pas, en cette fin d’année, sortir les cotillons des cartons.
Artiste et homme libre, l’ex Noir Désir utilise ici son droit d’expression, abordant alternativement sujets de société et thèmes personnels avec une verve identique.
Passées plusieurs écoutes, ce second album de Detroit m’apparaît comme une véritable réussite.
Avec ce second album de Détroit, l’ex Noir Désir prouve à tous celles et ceux qui en doutaient que son incomparable talent de chanteur et de parolier est demeuré intact.
Après une parenthèse solo plutôt décevante, Bertrand Cantat revient ici avec ce disque dans le rôle via lequel il est le plus à l’aise, celui de chef de bande, en l'occurrence ici, d’un duo de musiciens accompagnant le verbe inspiré (et désormais exclusivement en français) de celui qui ne sera jamais un chanteur et un artiste comme les autres.
MBPR